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Pakistan: La ruée vers l’or vert

Des pépinières sont en cours de développement avec l'aide des communautés locales de Khyber Pakhtunkhwa dans le cadre du projet Billion Trees Tsunami. Pakistan Sarah Caron

GlobalGeoNews vous présente en exclusivité un grand reportage exceptionnel, réalisé par l’écrivain Faisal Amin Khan et mis en images par la photographe Sarah Caron. Produit en partenariat avec le Pulitzer Center on Crisis Reporting, il illustre l’incroyable travail de reforestation entrepris au Pakistan depuis quelques années par l’actuel Premier Ministre Imran Khan, afin de contrer les effets du changement climatique.

 

Un rêve devenu réalité

Classé au 8e rang de l'Indice mondial des risques climatiques, le Pakistan figure parmi les pays les plus touchés par les événements liés aux changements climatiques. Ces dernières années, les glissements de terrain, les éruptions glaciaires et les inondations n'ont pas seulement causé des pertes en vies humaines ; ils ont également entraîné des dommages estimés à plusieurs milliards de dollars. Une terrible réalité qui exigeait des mesures draconiennes. C'est pourquoi Imran Khan, écologiste convaincu, a décidé de réagir dès 2013, alors qu’il dirigeait le parti Pakistan Tehreek-e-Insaf (Pakistan Mouvement pour la Justice, ndlr).  C’est ainsi que Les responsables de la Khyber Pakhtunkhwa, (KP), l’une des provinces pakistanaises limitrophes de l’Afghanistan, ont reçu l'ordre de lancer le projet BTTAP (Billion Trees Tsunami Afforestation Project) en novembre 2014, où se trouve près de 40 % du couvert forestier naturel pakistanais. L'objectif était d’y planter un milliard d'arbres au cours des prochaines années. Une résolution extrêmement ambitieuse qui a fait sourire la plupart de ses détracteurs qui le taxaient de « rêve sauvage ». Dans toute l'histoire du Pakistan, aucun plan de cette ampleur n'avait en effet été entrepris, pas même par le gouvernement fédéral. Alors on peut imaginer les réactions dans cette province pauvre, en proie au terrorisme.

Le projet a donc été soumis au Défi de BONN* (BONN Challenge), le Khyber Pakhtunkhwa devenant ainsi la première entité sub-nationale au monde à participer à ce programme. Comme le dit l’adage : « rêver grand, pour réaliser grand ». Le Khyber Pakhtunkhwa est ainsi devenu le premier à dépasser l'objectif fixé, en deux fois moins de temps que prévu parmi les autres programmes lancés. Conçu et planifié par le Forest Environment & Wildlife Department KP (FEW) en novembre 2014, le KP vise en fait le développement durable des forêts, la création d'emplois verts, l'autonomisation des femmes, la préservation du capital naturel du Pakistan, tout en abordant la question cruciale du changement climatique. L'objectif d'amélioration des écosystèmes dans les forêts classées (propriétés de l'Etat), ainsi que des déchets et des terres agricoles privées a ainsi été fixé en travaillant en étroite collaboration avec les communautés locales et les différentes parties prenantes, cela afin d’assurer une participation significative, la promotion de projets de ce type, et des services de vulgarisation.  L'accent a été mis au maximum sur la plantation, l'ensemencement et la régénération assistée des espèces d’arbres indigènes. Une équipe d'experts a été constituée pour superviser la combinaison de celles-ci, laquelle a fourni, en retour, des informations tous les trois mois, après avoir effectué des visites sur le terrain.

Le projet a été mis en œuvre en 3 phases, avec différentes allocations budgétaires : Phase I - 1,9 milliard PKR (1,2 million $), Phase II - 9,8 milliards PKR (6,2 millions $), Phase III - 7,7 milliards PKR (4,9 millions $) Dans le cadre du BTTAP, 1208 millions de semis ont été cultivés et plantés dans toute la province, grâce à plusieurs opérations : plantations de blocs boisés, plantations salines et gorgées d'eau, plantations en bordure de route et des voies ferrées ainsi que sur les berges des canaux, stabilisation des mauvaises terres, semis et dibbling …

 

Des mesures strictes et une volonté de transparence  

Afin d'assurer une transparence totale, une surveillance indépendante a été effectuée par une tierce partie, par l'intermédiaire du Fonds mondial pour la nature (WWF) et de la Pakistan Space & Upper Atmosphere Research Commission (SUPARCO) pour la cartographie satellite. Les taux de survie des arbres, selon les rapports de suivi du WWF, se situent ainsi autour de 88%, alors que ceux de SUPARCO, via la vérification sur le terrain et l'imagerie satellitaire, montrent un taux de près de 90%, chiffre pour le moins impressionnant.  Il faut toutefois préciser que l'exploitation illégale et incontrôlée des forêts durant des décennies a gravement endommagé les écosystèmes pakistanais, entraînant un appauvrissement considérable de la couverture forestière. De nouvelles plantations sans un contrôle efficace de cette pratique auraient donc été inutiles, raison pour laquelle le FEW s'est notamment attaqué aux puissantes mafias du bois.

Les lois, quasi-existantes, ont par ailleurs été modifiées, et une nouvelle législation a été élaborée pour punir les personnes impliquées dans ce type de réseau. Une interdiction totale de couper des arbres dans les forêts des réserves a également été imposée. Le personnel de surveillance du FEW et les gardes locaux occupent ainsi activement le terrain. Des pouvoirs spéciaux ont été également conférés au personnel pour arrêter et imposer de lourdes amendes aux contrevenants. Des mesures activement appuyées par le service de police du KP. "Dans les zones rurales, le bois reste encore une source majeure de combustible, notamment pour la cuisine et le chauffage. Une interdiction totale de couper des arbres aurait été impossible à appliquer", explique Sulaiman Marwat, responsable du département des forêts dans le district sud du KP de Dera Ismail Khan. "Nous avons donc introduit des espèces indigènes à croissance rapide afin que les gens puissent satisfaire leurs besoins sans nuire à celles qui prennent plus longtemps pour atteindre leur maturité. »

 

Une étroite coopération avec les populations locales

Dès l’origine, les communautés locales ont constitué l'épine dorsale de la BTTAP. L'élevage des pépinières, la mise à disposition de main d'œuvre pour les plantations et l'entretien des blocs forestiers ont été entrepris en étroite collaboration entre le FEW et les habitants "Ce n'était pas facile au début, car ils craignaient qu’il s'agisse de plantations privées, et pensaient que l'Etat voulait s'emparer de leurs terres", raconte Syed Nazar Hussain Shah, avec un sourire. Considéré comme l'architecte du BTTAP, il a dirigé avec conviction le département Forêt, Environnement et Faune dès le premier jour, jusqu'à son aboutissement. Au fil des ans, il s'est fait beaucoup d'amis, mais aussi d’adversaires, car la puissante mafia du bois qui tirait plusieurs milliards de dollars de son activité illégale le considérait comme l'ennemi numéro un. Malgré tous les dangers, Shah est resté en première ligne, se déplaçant sans cesse du nord au sud. Lorsqu’il relate les incidents survenus au cours du projet, son regard s’assombrit: "onze hommes ont été martyrisés, certains par la mafia du bois, d'autres par les incendies de forêt. Trois sont aujourd’hui handicapés, et six ont été blessés … ».

La phase initiale du projet, critique, impliquait beaucoup d'efforts de la part des équipes FEW, du fait du scepticisme des villageois. "Nous allions dans les mêmes villages à plusieurs reprises. Nous organisions des réunions avec les anciens, (…) Parfois, c'était comme se cogner la tête contre un mur ", nous a confié Zohaib Hassan, un jeune officier de FEW, alors que nous roulions en sa compagnie au cœur des montagnes, en direction d’une bourgade isolée. « Les aînés ne voulaient même pas entendre parler de plantations d'arbres sur leurs terres. Pourtant aujourd'hui, après trois ans, FEW leur redonne une forêt (...). Une fois que certains villages ont vu les premiers résultats, d'autres ont rapidement rejoint l’initiative. Cela a permis à la BTTAP de décoller. Aujourd'hui, FEW a une longue liste d'attente de propriétaires prêts à fournir des terres pour ce projet" ajoute-t-il avec un large sourire.

 

Interdiction totale d’abattre des arbres

Le projet a mis l'accent sur la protection communautaire des forêts originelles pour qu’une régénération naturelle puisse se mettre en place. Les forêts des réserves naturelles, qui appartiennent pour la plupart au gouvernement, ont été divisées en blocs de 125 à 750 acres. Ces zones sont protégées par les conseils de développement villageois (CDV) qui appliquent une interdiction totale d’abattage des arbres.  L'appropriation de la BTTAP par les populations locales était en fait naturelle, car elle créait des emplois aux portes des zones particulièrement reculées. Sa philosophie était en réalité très claire dès le départ : employer des locaux pour créer des pépinières, planter de jeunes arbres, et les embaucher ensuite comme gardiens. "Ces pentes étaient presque brunes il y a quelques années. Maintenant, la forêt nous appartient jusqu'à la crête", nous explique Muhammad Rauf, membre  du CDV,  depuis le sommet d’une colline. "Les villageois ont travaillé sur ces terres aux côtés des fonctionnaires, lesquels nous ont aidés non seulement financièrement, mais aussi en nous enseignant les meilleures techniques de semis" ajoute-t-il. "Nous, les anciens du village, avons décidé de continuer seuls sur les pistes, de l'autre côté... Nous récoltons ainsi les graines pendant la saison, et les semons pendant les pluies".

 

Un succès incontestable

Ce projet a eu de nombreuses actions bénéfiques auprès des communautés, avec notamment le renforcement des capacités du personnel forestier, le développement d’entreprises locales dans les domaines de l’apiculture et des pépinières, ainsi que l'activation de l'ancienne industrie du bois. Il a également permis de placer les effets du changement climatique au cœur du débat, grâce à ses résultats qui ont permis la stabilisation des bassins versants en amont, la réduction des glissements de terrain et des crues soudaines, et l’encouragement à la régénération des espèces indigènes. La recherche s’est par ailleurs accrue avec plus de 70 thèses réalisées par des étudiants de l'Institut forestier du Pakistan.  Reconnu par de grandes instances internationales les résultats du BTTAP ont été en outre vérifiés et approuvés par  le Fonds mondial pour la nature, l’Union internationale pour la conservation de la nature, le Forum économique mondial, ou encore l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, ainsi que le Fond pour l'environnement mondial…

Dans le prolongement de ce succès, le gouvernement vient donc de lancer un autre programme, lui aussi très ambitieux, baptisé Clean & Green Pakistan/Plant for Pakistan, qui vise à planter 10 milliards d'arbres au Pakistan au cours des cinq prochaines années.  Le plastique à usage unique a par ailleurs été interdit à Islamabad et d’autres villes, par la loi fédérale et provinciale.

Une réalité qui montre que si par le passé, le Pakistan était en première ligne dans la guerre antiterroriste, aujourd'hui, il porte la bannière de la guerre contre le changement climatique !

 

* Le Défi de Bonn (Bonn Challenge) est un effort mondial dont l’objectif est de restaurer 150 millions d’hectares de terres dégradées et déboisées d’ici à 2020, et 350 millions d’hectares d’ici à 2030

 

12/08/2019 - Toute reproduction interdite

Un groupe de locaux employés par le département des forêts semant des graines le long de la route près de leur village. Pakistan Sarah Caron