Maxime Chaix Maxime Chaix
Journaliste et enquêteur...
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La vérité sur le conflit entre Qwant et Google

Les silhouettes des utilisateurs d'ordinateurs portables et d'appareils mobiles sont visibles à côté d'une projection à l'écran du logo Google. Dado Ruvic / Reuters

Notre journaliste a enquêté sur les dessous du bras de fer qui oppose Google au moteur de recherche français Qwant. Ce qu’il nous révèle des liens entre la multinationale californienne et les principales agences du Renseignement américain doit plus que jamais nous alerter sur l’utilisation de nos données personnelles. Cela doit aussi nous conduire à défendre la position d’une souveraineté numérique européenne. 

 

Actuellement, une véritable guerre juridique et commerciale oppose le moteur de recherche français Qwant au géant américain Google. En mars 2017, Qwant et ses partenaires de l’Open Internet Project ont déposé plainte auprès de la Commission européenne afin de contester la position dominante de Google sur le système d’exploitation Android. Bien qu’ils aient obtenu gain de cause, Le Point rapportait en août dernier que « Google veut [désormais] faire payer aux autres moteurs de recherche le fait d’apparaître lors de l’initialisation de ses mobiles Android (...) Le 18 juillet 2018, Bruxelles [condamna Google] à une amende de 4,34 milliards d’euros pour abus de position dominante avec le système d’exploitation Android, en “imposant Google Search comme moteur de recherche par défaut à la quasi-totalité des constructeurs de téléphones mobiles et de leurs clients.” »

Dans ce contexte, il faut souligner le fait que Qwant ne représente pas seulement une menace économique pour Google. En effet, rappelons  qu’en octobre 2018, la ministre des Armées Florence Parly annonçait que Qwant deviendrait « le moteur de recherche par défaut sur tous les ordinateurs [de son] ministère ». Ce choix est compréhensible si l’on tient compte du fait que Google n’est pas simplement une multinationale privée, mais un atout majeur pour les services secrets des États-Unis avec lesquels cette firme a entretenu des liens fusionnels depuis ses débuts.

Google : une entreprise stratégique pour le Renseignement américain

Comme l’a démontré le chercheur Nafeez Ahmed en 2015, dans un article solidement documenté, le futur Google a bénéficié dès janvier 1996 d’un capital d’amorçage fourni notamment par la NSA et la CIA. Ces financements impliquaient le suivi étroit, par deux universitaires employés par le Renseignement américain, des travaux de développement du moteur de recherche qui deviendra Google.com en septembre 1998. Ils s’inscrivaient dans la logique d’un recentrage du Pentagone sur la « guerre de l’information » à l’ère de l’Internet – un bouleversement stratégique initialement prôné par le Highlands Forum. Fondée en 1994, cette institution est un méconnu mais puissant réseau d’influence organiquement lié au Département de la Défense, et longtemps co-présidé par le stratège Andrew « Yoda » Marshall – le protecteur du trio belliciste formé par Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz durant la première moitié de la présidence de George W. Bush.

Il est aujourd’hui avéré que, depuis le milieu des années 1990, Google a été incubé puis s’est développé grâce à une abondance de fonds issus de la communauté américaine du Renseignement et de l’Armée, ses promoteurs incluant un certain nombre de figures de l’Highlands Forum du Pentagone. Afin d’illustrer l’étroite proximité entre ce réseau d’influence, Google et le Département de la Défense, l’on peut d’abord mentionner Michele Quaid. Après avoir quitté son poste de haut-fonctionnaire au Pentagone en 2011, cette stratège du Highlands Forum devint directrice technique de Google. Nous pouvons également citer Regina Dugan. Alors qu’elle était la vice-présidente du Highlands Forum en 2012, elle quitta l’Agence du Pentagone pour les Projets de Recherche Avancée de Défense (DARPA) pour devenir cadre supérieure chez Google. Et puisque nous évoquons la DARPA, le mastodonte de Mountain View bénéficia également de fonds provenant de cette agence, afin de soutenir le développement du système de cartographie mondiale Google Earth.

Plus globalement, il est de notoriété publique que le Département de la Défense a financé et utilisé différents produits Google depuis de nombreuses années. Le grand public ignore toutefois que des représentants de cette firme rencontrent régulièrement des hauts responsables des services secrets américains, du Pentagone et de la Maison-Blanche, dont ceux du Conseil de Sécurité Nationale (NSC). En 2012, le puissant général Keith Alexander, qui dirigeait alors la NSA, sollicita le cofondateur de Google Sergey Brin afin de discuter du partage d’informations sensibles. Dans un courriel déclassifié, le général Alexander décrivit Google comme « un élément clé de la Base Industrielle [et Technologique] de Défense » des forces armées et du Renseignement américains.

Robert Painter incarne également cette relation fusionnelle entre Google et les services secrets des États-Unis. En effet, alors qu’il était directeur de l’évaluation technique au sein d’In-Q-Tel – la société de capital-risque de la CIA –, il joua un rôle central dans l’investissement de cette entreprise en faveur de Keyhole, un logiciel de cartographie par satellite. En 2004, la firme de Mountain View racheta cette start-up et, un an plus tard, Robert Painter rejoignit Google en tant que directeur fédéral de ce que Keyhole deviendrait l’année suivante : Google Earth. En 2007, Painter devint technologue en chef au sein du géant de la Silicon Valley. Cette même année, il expliqua au Washington Post que Google vendait un nombre croissant de versions confidentielles de ses produits au gouvernement des États-Unis, dont une variante militaire de Google Earth utilisée par la NGA, l’Agence Nationale de Renseignement Géospatial du Pentagone. Récemment, le Financial Times a souligné que Google aurait atteint le premier stade de la « suprématie quantique », dans le cadre de recherches menées au sein de la NASA. Lorsque les supercalculateurs quantiques seront opérationnels, les services secrets américains pourraient casser n’importe quel cryptage. En d’autres termes, Google n’est pas seulement une firme privée, mais un élément clé de l’appareil de sécurité nationale et du dispositif de surveillance de masse développé sans relâche par les États-Unis, en particulier à la suite des attentats du 11-Septembre.

Qwant : une menace pour Google en Europe ?

Depuis juin 2013, grâce à Edward Snowden, nous savons désormais que la NSA avait conclu un deal secret avec Google, en vertu duquel elle bénéficiait d’un accès direct aux données personnelles de ses utilisateurs - des accords similaires ayant été noués entre cette agence et les mastodontes de la Silicon Valley - , dont Microsoft, Facebook et Yahoo. C’est donc en juillet 2013, dans le contexte favorable du « Snowdengate » et des craintes pour la vie privée des internautes, qu’est lancée la version définitive de Qwant. Cette start-up se définissait alors comme « le moteur [de recherche] qui donne accès à tout et ne garde rien ». En d’autres termes, elle s’engageait à garantir « l’anonymat de chacun », en affichant sa volonté « de donner à l’internaute le droit à l’effacement : ne conserver sur le Net que les données consenties ».

Six ans après le lancement de ce moteur de recherche, une source anonyme issue des milieux du Renseignement nous explique qu’ « à terme, Qwant pourrait durablement éloigner des millions d’internautes des dispositifs de surveillance de masse des services secrets américains ». Dans les prochains mois, cette start-up va notamment lancer sa propre messagerie électronique, ainsi qu’un système de cartographie satellitaire. Qwant bénéficie par ailleurs de l’appui du gouvernement français, qui a récemment demandé à l’Administration d’équiper par défaut ses systèmes informatiques avec le moteur Qwant, ce qui représente 20 millions de postes. Renforcé par ce soutien de l’État, l’entreprise Qwant peut être considérée comme le seul concurrent sérieux de Google sur le continent européen, où elle projette de conquérir 5 à 10 % de parts de marchés à l’horizon 2021 – ce qui engendrerait des pertes financières importantes pour la firme de Mountain View.

Alors que les bonnes nouvelles s’accumulent pour Qwant (partenariat crucial avec Microsoft, soutien croissant de l’État français, hausse du nombre d’utilisateurs...), cette start-up est de plus en plus souvent ciblée par des articles hostiles dans la presse française. Le problème est que ces analyses – qu’elles soient pertinentes ou non –, fragilisent une entreprise qui lutte frontalement contre un Google intimement lié aux services secrets américains, en situation de quasi-monopole global, et clairement hostile envers les éditeurs de presse. Le développement de Qwant implique donc des enjeux stratégiques de souveraineté française et européenne, de sécurité collective, d’accès à l’information et de défense de la vie privée qui dépassent de loin le simple aspect commercial.

Comme nous l’a récemment déclaré le PDG de cette start-up, Éric Léandri, « nous prenons de plus en plus de parts de marché à Google et, en juin dernier, l’État français a demandé à l’Administration d’équiper par défaut ses ordinateurs avec le moteur de recherche Qwant. Depuis lors, nous avons dû presque tout affronter en termes de tentatives de déstabilisation. Rappelons également que je préside l’Open Internet Project. En déposant nos plaintes pour abus de position dominante auprès de la Commission européenne, nous avons fait condamner Google à payer 2,42 milliards d’euros d’amende pour Google Shopping, puis 4,34 milliards d’euros pour Android. On est donc en première ligne face au géant californien. »

Dans ce contexte, il est plus que jamais indispensable de mettre en avant les enjeux stratégiques du développement de cette start-up, qui constitue une menace croissante pour Google et donc, en arrière-plan, pour la surveillance de masse des services secrets américains.  

 

Biographie :

Auteur du livre La guerre de l’ombre en Syrie, paru en mars 2019 aux éditions Erick Bonnier, Maxime Chaix est journaliste et essayiste. Spécialisé dans les domaines du Renseignement, des opérations clandestines, du djihadisme et de la guerre économique, il est titulaire d’un Master 2 « Histoire, théorie et pratique des droits de l’Homme ». En 2015, il a lancé son propre site afin de regrouper ses différents articles et traductions. Depuis 2014, il a notamment écrit pour MiddleEastEye.net, Paris Match, GlobalGeoNews.com, Le Devoir et le Club de Mediapart.

 

 

08/09/2019 - Toute reproduction interdite

Eric Leandri, co-fondateur et PDG de la société numérique française Qwant, pose lors d'une visite de leur nouveau siège à Paris, France, le 14 juin 2018. Benoit Tessier / Reuters